Le Climat et la Croissance

Quel avenir ? Quel climat?

Cela fait de nombreuses années que des scientifiques d’horizons différents tirent la sonnette d’alarme à propos des dégradations des conditions de la vie sur notre planète.

Cette prise de conscience scientifique s’est notamment matérialisée de manière publique lors du premier rapport Meadows, en 1972, relatif aux limites de la croissance qu’imposent l’évolution de la consommation de ressources naturelles en lien avec la démographie et la pollution (« Limits to growth »). Les décennies de modélisations et d'observations de données réelles qui s’en suivirent ont confirmé sans conteste la pertinence de ce carillon de mises en garde multidisciplinaires [1].

Non, les ressources « primaires » ne sont pas infinies et oui, nous les consommons à un rythme incompatible avec un projet de civilisation à long terme.

Paradoxalement, si notre capacité collective à intégrer la « finitude des choses » s’accompagne d’un développement de technologies toujours plus performantes, elle s'accompagne également d'un rythmes sans cesse croissant de dégradations de notre cadre de vie.

Pic de production du pétrole conventionnel et d'autres matières premières, effondrement de la biodiversité, acidification des océans, fontes des glaces, accumulation de gaz à effets de serre, … les voyants rouges sont étayés par des travaux scientifiques dont la précision s’affine de manière constante.

C’est dans ce contexte que la longue marche des conférences sur le climat a été marquée en décembre 2015 par une étape cruciale, celle de la COP21 à Paris.

Il s’agit là d’un accord historique avec des objectifs chiffrés et un calendrier.

Le processus est complexe, fragile et les découvertes scientifiques réalisées depuis fort peu encourageantes.

Toutefois, en Belgique, comme ailleurs, l’émergence d’une multitude d’initiatives citoyennes, comme par exemple celles illustrées dans le film documentaire à succès "Demain", marque une prise de conscience plus franche qu'auparavant. Du côté des institutions, on remarque une série de démarches indiquant que la thématique « climat » figure de plus en plus régulièrement dans les agendas locaux, régionaux, nationaux et internationaux.

Malgré cela, la prise en compte des dommages actuels et futurs du changement climatique s’avère particulièrement difficile, tant au niveau politique qu'économique [2]. Et les moyens mis en oeuvre pour y répondre ne semblent pas adaptés à la finitude des ressources.

Pour atteindre les objectifs fixés dans l'accord de Paris, il est non seulement indispensable de laisser plus de deux tiers des réserves prouvées d’énergies fossiles dans le sol mais aussi de voir les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère commencer à diminuer à l'horizon 2050 [3]. Un fameux défi, surtout que nous n'avons à ce jour aucun moyen technique pour nous aider à séquestrer le CO2 autrement qu'à travers une reforestation si massive et étendue que de nombreuses régions dans le monde ne pourraient plus être cultivées !

Mais ce n'est pas tout. Selon une étude récente parue dans Energy Policy [4], revue très prisée dans le milieu académique, des chercheurs parviennent à la conclusion que pour limiter le réchauffement à 2°C, il faudrait notamment installer 40 fois plus d'éoliennes qu'il n'en existe actuellement dans le monde et couvrir 26 fois plus de surface en panneaux solaires endéans les douze prochaines années.

Une autre étude publiée dans la revue Nature GeoScience [5] montre que pour réussir la transition énergétique, il faudrait prévoir en supplément « 3,2 millards de tonnes d'acier, 310 millions de tonnes d'aluminium, et 40 millions de tonnes de cuivre pour construire la dernière génération des équipements solaires et éoliens ». Cela correspond à un taux de croissance de 5 à 18% par an dans l'extraction et la production de ces métaux durant les 40 prochaines années, et cela sans tenir compte de la demande croissante pour tous les autres objects qui façonnent notre quotidien.

Bref, c'est pas gagné ! Pire, même si nous parvenions à atteindre l'objectif de 100% d'énergies renouvelables en 2050, rien ne nous assure aujourd'hui que nous aurons les capacités à entretenir un tel parc et à le remplacer tous les 25 ans. [6]

Cela n’empêche pourtant pas nos « décideurs » de continuer à miser sur le maintien du statu-quo, c'est-à-dire la croissance du PIB et des infrastructures énergivores comme seul horizon d'avenir pour le climat et les populations.

Or, on sait que réduire nos consommations d'énergies fossiles tout en continuant à voir le PIB augmenter est vraisemblablement impossible. [7]  Au niveau mondial, la croissance reste désespérement couplée à la consommation de combustibles fossiles et à leur transformation en gaz à effets de serre. Pour le dire simplement, comme l’exprimait récemment Gaël Giraud, chef économiste de l’Agence française de développement et professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, « entre croissance du PIB et respect des engagements climat, il faut choisir ».[8]

Nul doute que les voies qui seront empruntées pour adapter la société aux contraintes croissantes de son environnement seront multiples. Néanmoins, parmi les débats universels communs à l’ensemble de la communauté humaine qui devraient faire l'objet d'une attention encore plus urgente et particulière, la « gestion » des dommages climatiques figure, à notre sens, dans les toutes premières places.

L’humanité est face à un avenir extrêmement incertain. Et la sacro-sainte « croissance » est au cœur de ces inquiétudes car elle est non seulement en contradiction avec les politiques climatiques souhaitables, mais aussi avec la plupart, si pas l'ensemble, des mécanismes essentiels de la biosphère qui sous-tendent notre civilisation. Ainsi, la croissance indéfinie de la pêche conduit nécessairement à l'effondrement des stocks de poisson, la croissance indéfinie de la consommation de bois mène à l'extinction de nos forêts, etc...

Alors que les courbes des modélisations de l’évolution de notre civilisation industrielle annoncent un effondrement de celle-ci à un terme rapproché, ne serait-il pas temps d’envisager ensemble et de manière démocratique comment adoucir ces courbes, comment les faire « décliner » consciemment plutôt que les laisser s’effondrer sans savoir ni où ni comment elles le feront ?

Fruit d'une réflexion collective, la rédaction de cet article doit beaucoup à la contribution de Raphaël Stevens. [9]

notes :

[1] Voir par exemple G. M. Turner, « On the Cusp of Global Collapse? Updated Comparison of The Limits to Growth with Historical Data », GAIA - Ecological Perspectives for Science and Society, Vol. 21, n° 2, 2012, pp. 116‑124 ; R. Pasqualino et al., « Understanding Global Systems Today - A Calibration of the World3-03 Model between 1995 and 2012 », Sustainability, Vol. 7, n° 8, 2015, pp. 9864‑9889.

[2] En ce qui concerne l'économie, voir la thèse de doctorat d'Antonin Pottier publiée aux éditions du Seuil, Comment les économistes réchauffent la planète, Coll. Anthropocène, 2016.

[3] "Sortir du pétrole", 2015 : Climat : les "émissions négatives", le "pari technologique" de l’objectif des +2°C.

[4] G. Jones et K. J. Warner, «The 21st century population-energy-climate nexus», Energy Policy, Vol. 93, 2016, pp. 20.

[5] Notez aussi que que pour une installation d'une capacité équivalente, l'éolien et le solaire requiert 15 fois plus de béton, 90 fois plus d'aluminium et 50 fois plus de fer que des équipements fonctionnant aux énergies fossiles. O. Vidal et al., « Metals for a low-carbon society », Nature Geoscience, Vol. 6, n° 11, 2013, pp. 894‑896.

[6] Les cellules photovoltaïques ou les éoliennes ont une durée de vie moyenne d'environ 25 ans.

[7] Voir par exemple Thierry Caminel et al., Produire plus, polluer moins : l'impossible découplage ?, Éditions Les petits matins, 2014 ou François Roddier, Thermodynamique de l'évolution: Un essai de thermo-bio-sociologie, Parole éditions, 2012.

[8] "The Conversation", 29 août 2016 : Entre croissance du PIB et respect des engagements climat, il faut choisir - Gaël Giraud.

[9] Raphaël Stevens est co-auteur avec Pablo Servigne de "Comment tout peut s'effondrer"

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Les mécanismes actuels pour limiter et réduire les émissions de gaz à effet de serre sont insuffisants pour éviter les pires effets du réchauffement climatique risquant de mettre en péril le bien-être des futures générations, a mis en garde mardi l'ancien chef climatologue de la NASA, James Hansen.

L’atmosphère terrestre a officiellement atteint une concentration de CO2 de 400 parties par million (ppm), un tournant dans l’histoire et un point de non-retour puisqu’avec ce seuil atteint, le réchauffement climatique devient totalement irréversible. Ces niveaux de concentration du carbone ne diminueront plus.

... comme l’expliquent les spécialistes, le potentiel de réchauffement supplémentaire des GES déjà dans l’atmosphère se monte à environ 0,3°C. L’objectif fixé dans l’Accord de Paris de se rapprocher le plus possible d’une hausse de 1,5°C, et non seulement de viser une hausse maximale de 2°C, par rapport à cette référence, est donc complètement hors de portée.

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